Yves Rocard

Personnalité profondément originale, Yves Rocard a marqué son époque. Nombreux sont ses élèves de l’Ecole normale supérieure qui parlent avec reconnaissance de leur dette envers lui.

Yves ROCARD et la sourcellerie

Dans la plupart des biographies de Rocard, on passe rapidement, avec un ton gêné, sur les travaux de la fin de sa vie, consacrés principalement au biomagnétisme et à la sourcellerie. Dans le dernier des quatre ouvrages qu’il consacra à ce sujet (La science et les sourciers, Dunod, 1989), Yves Rocard se livre à une exploration scientifique de la sensibilité des sourciers.

Il avait été frappé par ce phénomène en 1957, lorsqu’il aménageait sa première station de détection sismique. Pragmatique, il constata la réalité du phénomène (le maçon qui travaillait pour lui, par ailleurs sourcier, lui avait indiqué rapidement l’endroit où creuser un puits). Il avait été aussi frappé par l’assurance calme et tranquille du maçon, sans vantardise aucune, à cent lieues des pratiques habituelles des radiesthésistes et autres escrocs du « paranormal ». Il se passionna rapidement pour le sujet, travailla un peu dessus, et publia en 1961 un petit ouvrage où il décrivait ses premières expériences. Publication trop rapide, comme il le reconnut plus tard.  

Evidemment, la secte rationaliste réagit avec vigueur et déclencha une vigoureuse attaque contre Rocard. Toute mention du terme « biomagnétisme » était déjà pour elle sacrilège. Et les sourciers étaient à mettre dans le même panier que les cartomanciens ou astrologues. Peu démonté par ces attaques qu’il estimait puériles et sectaires, Rocard persista et revint au sujet lorsqu’il fut libéré de ses obligations professionnelles, après  1974. Après un important effort bibliographique, il montra qu’il existait des récepteurs magnétiques chez l’homme, qui le rendent sensible à des variations locales du champ magnétique. Les sujets les plus sensibles (car cette sensibilité est inégalement distribuée dans la population) peuvent détecter des variations très faibles, de l’ordre de quelques milligauss, à condition qu’elles ne soient pas symétriques par rapport à sa personne. Ces variations faibles du champ magnétique local sont souvent associées à des accidents géologiques (failles par exemple) lesquels sont eux-mêmes régulièrement associés à la présence d’eau souterraine.

La thèse de Rocard était donc très simple : les sourciers ne détectaient pas l’eau elle-même, mais les variations de champ magnétiques auxquelles elle était généralement liée. Le physicien a réalisé de nombreuses expériences en aveugle qui ont abouti à démontrer sans équivoque que la capacité des détections magnétique des sourciers n’était pas un artefact : le pourcentage de réponses exactes qu’ils donnaient (présence ou non d’un champ magnétique) était supérieur (parfois très nettement) au pourcentage attendu s’ils avaient donné leurs réponses au hasard. Ces expériences étaient certes critiquables dans leurs détails. Il n’est pas toujours facile de travailler avec des sujets humains volontaires, soumis à la fatigue et à d’autres stimuli pouvant affecter leur sensibilité magnétique. Mais elles semblaient suffisamment probantes pour que Rocard passa la fin de sa vie à se battre pour que l’on ouvre à la science ce nouveau domaine d’enquête. D’autant plus que les centres récepteurs magnétiques qu’il avait annoncés en 1981 par des moyens purement externes (mesures de la réaction au pendule suite à une perturbation magnétique artificielle) ont été découverts en 1983 grâce à la microscopie électronique : il existe bien des cristaux de magnétite dans les arcades sourcilières, le cou, les coudes, les lombaires, les genoux et les talons.

Dans l’affaire des sourciers, Yves Rocard ne changea pas vraiment sa méthode de travail par rapport à ses activités antérieures (en dehors du fait qu’il disposait de moins de facilités professionnelles et expérimentales). Le crédit immense dont il disposait dans le monde de la physique fit qu’il réussit à convaincre un certain nombre de personnes, notamment à La Recherche, qui publia en 1981 un article très favorable. Pour le discréditer, l’Union rationaliste alla jusqu’à utiliser des faux commis par un certain Comité belge pour l’étude scientifique des phénomènes réputés paranormaux. Aussi intéressant que fussent les travaux de Rocard dans ce domaine, ils n’étaient pas du tout aussi stratégiques que la détermination de la vitesse critique d’un avion, la stabilité du pont de Tancarville ou la détection des explosions nucléaires. Dans cette affaire, ce furent donc les préjugés qui l’emportèrent, contre la méthode expérimentale.

Yves ROCARD, père de la physique française d’après-guerre

Personnalité profondément originale, Yves Rocard a marqué son époque. Nombreux sont ses élèves de l’Ecole normale supérieure qui parlent avec reconnaissance de leur dette envers lui.

Si ses idées de précurseur sur les rapports science-industrie ont fait école et sont aujourd’hui largement appliquées, on a davantage oublié ses préconisations sur la façon d’organiser le travail scientifique, pourtant très fécondes.

Yves Rocard est le père de Michel Rocard. Il entre à l’École normale supérieure en 1922 et est reçu au concours d’agrégation de sciences physiques en 1925. Il est ensuite boursier d’études à la Faculté des sciences pour préparer une thèse de doctorat. Il est docteur ès mathématiques en 1927,  puis docteur ès sciences physiques en 1928 : théorie moléculaire de la diffusion de la lumière Il est alors chargé du cours de la Fondation Peccot au Collège de France puis nommé maître de recherches en 1932. Il devient maître de conférences de physique la faculté des sciences de Clermont-Ferrand en 1939 puis le 1er octobre 1939 maître de conférences de mécanique expérimentale des fluides à la faculté des sciences de Paris.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il faisait partie d’un groupe résistant. Lors d’une mission particulièrement dangereuse, il s’envole vers l’Angleterre dans un petit avion. Là, il rejoint De Gaulle qui le nomme directeur de recherche des Forces navales françaises libres. Il s’intéresse particulièrement à la détection par les radars anglais de fortes émissions radio du soleil comme interférant avec l’utilisation purement militaire du radar.

Après la guerre, Rocard revient en France, et commence sa véritable carrière. En 1945, il devient professeur titulaire de physique et directeur du laboratoire de physique de l’ENS, succédant à Georges BRUHAT. Il y met en place un site de radioastronomie, parvenant même à mettre la main sur « 2 miroirs de radar allemands de type Wurzburg, chacun de 7,5 m de diamètre, indispensables pour démarrer un tel projet Utilisant ses contacts du temps de guerre, il parvient à accéder à l’ultra secret Centre de recherche de la Marine nationale de Marcoussis, Essonne. Il est également l’inventeur de la première lampe radio à chauffage, et fit des études sur le radio-atterrissage sans visibilité.

À partir de 1947, il devient conseiller scientifique pour les programmes militaires au CEA, après la mise à l’écart de Frédéric Joliot-Curie considéré comme un membre trop influent du PCF. En 1951, il est responsable scientifique des programmes qui vont conduire la France à la maîtrise de l’armement nucléaire Il est en quelque sorte le père des bombes A et bombes H françaises.

En 1952, malgré les travaux pionniers en radioastronomie menés en France, il devient évident que d’autres utilisent des instruments plus puissants face auxquels les Français ne pourront pas s’aligner. Rocard soutient vigoureusement le projet et le Ministère de l’Éducation nationale accorde 25 millions de francs à l’École normale supérieure. Une place est trouvée pour l’observatoire de radioastronomie à Nançay, site célèbre en raison de ses 32 radiotélescopes alignés en plein champ. Sous son impulsion, le laboratoire de physique de l’ENS à Paris démarre en 1955 la construction du Laboratoire de l’accélérateur linéaire à Orsay, Essonne, pour donner aux scientifiques leur premier accélérateur d’électrons.

Parallèlement, il entreprendra également des recherches variées sur : les semi-conducteurs, la stabilité au vent du pont de Tancarville et  la sensibilité des sourciers, à partir de 1957. En 1963, la revue « Science et Vie » (Mai 1963 N° 548) lui a consacré tout un article qui reprend ses recherches en géobiologie, par le truchement de la radiesthésie. « Après des années de polémique, Science et Vie l’affirme « Oui la radiesthésie est vraie ! »  »

L’auteur de ce dossier, Charles-Grégoire MAUBERT, a longuement interviewé le Pr Yves Rocard ; celui-ci explique comme suit les raisons pour lesquelles la baguette de sourcier se met à bouger à certains moments :  » (…) l’eau qui filtre dans des milieux poreux, sous l’action d’une différence de pression, fait, naître des potentiels électrocinétiques, par un effet Quincke, bien connu depuis 1850. Ces potentiels font circuler dans la terre des courants électriques. En outre, dans nombre de cas, des phénomènes accessoires, liés à la présence de l’eau, provoquent dans le sol des différences de potentiel corrélatives souvent bien plus importantes.«  

En 1973, à 70 ans, il quitte le laboratoire de physique de l’École normale supérieure et Jean Brossel prend sa succession à la direction. En 1981, dans la dernière partie de sa vie, Rocard concentre son intérêt sur les faibles valeurs du magnétisme et le biomagnétisme. Il mène des recherches sur la sensibilité des sourciers, capables de déceler une variation de magnétisme de l’ordre du milligauss. Cela lui vaudra les foudres de l’Union rationaliste notamment, et lui coûtera un fauteuil, quasiment réservé, à l’Académie des sciences qui lui reprochera ses « recherches par trop insolites ».

Quelque chose d’Yves Rocard, passionné de sourcellerie, existe dans le personnage du professeur Tryphon Tournesol lorsqu’on le voit utiliser son fameux pendule

Rocard meurt en 1992 à Paris, année où la Société française de physique « en hommage à l’ensemble de son œuvre » créera le prix qui porte son nom, et « récompense un transfert de technologie entre un laboratoire de recherches public et une compagnie privée ».

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